7
Le frère
La nuit était tombée depuis longtemps et Lolya, encore installée près du feu, contemplait les étoiles. Geser se portait mieux, récupérant lentement des blessures que lui avait infligées l’éclair. La nécromancienne avait bien travaillé ; ses talents de guérisseuse avaient encore fait des merveilles. Elle semblait pouvoir tout guérir à l’exception de son propre mal. En effet, depuis quelque temps, elle souffrait souvent de la tête, de l’estomac aussi, et son cœur battait la chamade. Tantôt elle n’avait pas d’appétit, tantôt elle aurait dévoré une montagne. Il lui arrivait souvent de faire des cauchemars et de ne plus pouvoir fermer l’œil de la nuit ensuite. Et puis, il y avait les crampes, les nausées et les étourdissements qui n’arrêtaient pas d’influer sur sa concentration et ses pouvoirs. Mais par-dessus tout, elle se sentait seule ! Béorf et Médousa avaient des étincelles dans les yeux chaque fois que leurs regards se croisaient et cette grande complicité la tenait un peu à l’écart. Elle n’était pas jalouse de leur amour, mais elle aurait aimé qu’Amos soit là, avec elle, pour partager un peu de son temps.
— Tu ne dors pas, petite sœur ? lui demanda Maelström en posant doucement sa tête sur ses genoux.
— Il semble bien que toi non plus ! répondit Lolya en lui caressant les oreilles.
— Béorf et Geser ronflent trop fort, la forteresse tremble à chacun de leurs souffles ! expliqua le dragon. Médousa aussi est réveillée, elle est partie faire une promenade dans la forêt.
— Elle avait une fringale, je suppose ?
— Je pense bien que oui. Depuis quelque temps, elle ne mange plus d’insectes devant Béorf. Comme elle ne veut pas lui déplaire, elle s’arrange pour sortir la nuit pour assouvir sa gourmandise… Et toi, tu n’as pas sommeil ?
— Oh, moi, tu sais ! Je suis chamboulée depuis un moment ! Disons que je ne suis pas dans mon assiette…
— Tu penses à Amos ?
Lolya hésita un peu et baissa la tête.
— Sans cesse… Je n’arrive pas à me le sortir de la tête. C’est précisément à cause de cela que je me suis fait posséder par cet esprit dans la forêt. Je n’arrive toujours pas à croire que je me suis fait avoir de la sorte ! Sans ton aide, je serais morte et cet homme de limon, cet affreux golem qu’est le sorcier Karmakas, courrait en liberté…
— Tu sais, ce golem n’est peut-être pas mort…, continua Maelström. Je l’ai largué de très haut et il a pu survivre à sa chute.
— Peut-être. Mais ce n’est pas cela qui m’obsède vraiment, continua Lolya. Je pressens que des événements terribles sont sur le point d’arriver et je ne me sens pas de taille à les affronter. J’ai l’impression qu’il me manque quelque chose… Et puis, il y a… il y a toujours, encore et encore, Amos qui hante mes pensées. Il a disparu depuis si longtemps… Et je pense aussi à Frilla et à Sartigan…
Une grosse larme coula sur la joue de la nécromancienne. Une goutte que Maelström essuya délicatement du bout de son nez.
— Je sais ce dont tu as besoin ! dit le dragon. Monte sur mon dos, une balade dans le ciel étoilé te fera le plus grand bien. Cela ne nous ramènera pas Amos mais, au moins, l’aventure te changera les idées.
— Hummm… peut-être…
— Allez, monte ! Je te promets des vrilles et des piqués dont tu te souviendras longtemps…
— Alors, dans ce cas…, répondit Lolya avec le sourire. C’est une offre qui ne se refuse pas !
En deux coups d’ailes, Maelström était déjà dans le ciel.
Dans cette magnifique nuit d’été, où la lumière du croissant de lune faisait étinceler les écailles du dragon, Lolya réussit à oublier un peu la cause de sa mélancolie. Bien agrippée à sa monture, elle se laissa glisser dans le bonheur du moment. Il n’y avait plus rien devant elle, sinon le vent frisquet des hautes altitudes et les millions d’étoiles au-dessus de sa tête.
— Regarde en bas ! lui dit Maelström en se penchant de côté. Sur ma droite ! C’est Gonnor, la capitale du roi Harald aux Dents bleues !
— Que c’est joli ! s’exclama Lolya. Toute la ville est éclairée de centaine de torches !
— Veux-tu la voir de plus près ?
— S’il n’y a pas de danger de se faire repérer, je veux bien, oui !
— Accroche-toi, petite sœur… Je plonge ! cria le dragon en piquant du nez.
De nuit, Gonnor était effectivement magnifique à voir. Depuis les événements de Ramusberget, le roi Harald avait ordonné que sa ville soit éclairée dès le coucher du soleil. L’homme se méfiait des bonnets-rouges et espérait ainsi empêcher une éventuelle attaque nocturne. De grandes lampes alimentées à l’huile de baleine brûlaient du soir au matin en dégageant une légère fumée noire. Les maisons de bois ainsi que les rues de pavés humides dansaient sous les mouvements des flammes. La forteresse surplombant les habitations se détachait du reste du village et paraissait, sous cet éclairage, encore plus imposante. Quant aux drakkars du port, ils valsaient au gré de la houle et donnaient vie aux figures de proue. Des gardes marchaient çà et là dans la capitale en surveillant de près les tavernes trop animées et les fêtards bruyants. Aux quatre coins de Gonnor, de hautes tours lumineuses comme des phares laissaient entrevoir des vigiles armés de lances et d’arbalètes. La nuit, la ville d’Harald ne dormait que d’un œil et demeurait toujours prête à se défendre.
— Tu es certain qu’ils ne nous apercevront pas ? lança Lolya, inquiète.
— Oui, j’en suis certain ! la rassura Maelström. J’ai souvent survolé Gonnor et les patrouilles ne regardent jamais le ciel. Ils scrutent la mer et la forêt, mais ne lèvent jamais la tête plus haut que la cime des arbres. Tu veux rentrer à Upsgran maintenant ou je fais un autre tour de la ville ?
— Ne rentrons pas tout de suite ! Continuons un peu plus vers le nord !
— Vers le nord ? À vos ordres ! lança le dragon en s’élevant plus haut dans les airs.
Maelström survola lentement la côte en s’assurant que Lolya ne prenne pas froid. La nuit devenait de plus en plus fraîche et le vent s’était levé.
— Pouvons-nous nous arrêter quelques instants ? demanda Lolya.
— Que se passe-t-il ? Ça ne va pas ? s’inquiéta le dragon.
— Non, tout va bien ! Je dois juste me dégourdir les jambes !
— Parfait !
Maelström piqua vers le sol et atterrit dans une clairière au sommet d’une petite montagne. Quand Lolya eut marché un peu et qu’elle fut prête à remonter sur le dragon, un cri perçant déchira le ciel. La nécromancienne leva la tête et vit la forme d’une grande créature volante s’élever dans les airs en emportant un cerf entre ses griffes.
— Mais…, s’écria la jeune Noire, on dirait bien que c’est… que c’est un…
— … un dragon ! compléta Maelström.
— Je ne comprends pas… Comment est-ce possible ?
— Aucune idée…
— Suivons-le ! s’empressa d’ajouter la nécromancienne.
— Pourquoi pas ! ? Remonte vite !
Maelström et Lolya se lancèrent à la poursuite du dragon et réussirent à le voir se poser sur la grande montagne de Ramusberget. La bête de feu se glissa par une faille dans la paroi rocheuse et disparut en emportant sa proie. Maelström se posa non loin de là.
— Que faisons-nous maintenant ? demanda-t-il.
— Reste ici, je vais aller voir ! proposa Lolya.
— Non, petite sœur, c’est trop dangereux !
— Écoute, Maelström, insista la nécromancienne, tu es trop gros pour entrer là-dedans sans te faire remarquer. Je serai très prudente, je te le promets. Nous devons savoir s’il s’agit véritablement d’un dragon !
— Très bien, concéda Maelström, mais fais vite ! Au moindre bruit suspect, je vais te chercher !
— D’accord, ne t’inquiète pas !
Lolya emprunta prudemment la brèche et se glissa sans difficulté dans le large tunnel très obscur. Elle avança à tâtons, guidée par une faible lumière au bout de l’étrange couloir dont les parois semblaient avoir été taillées à coups de griffe.
Arrivée au bout de sa course, elle vit que le tunnel débouchait sur une vaste pièce où quelques torches illuminaient un fabuleux trésor. Au centre des milliers de pièces de monnaie, trônait le gigantesque squelette d’un dragon adulte dont les os semblaient avoir été léchés jusqu’à la mœlle. Et puis, tout autour, des centaines de crânes de cervidés, des ossements d’ours, des cadavres de rats et même quelques squelettes humanoïdes jonchaient le sol pêle-mêle. La vapeur d’une source d’eau chaude qui coulait tout près du trésor alourdissait l’atmosphère de son humidité, ce qui rendait l’air difficilement respirable. Lolya ravala sa salive devant la scène.
« Eh bien ! me voici, je crois, dans la tanière de Ragnarôk, la défunte mère de Maelström. Amos m’avait parlé de cet endroit et, si je rappelle bien, ce doit être le trésor maudit du duc Augure de VerBouc ! Mais quelle créature peut bien vivre ici, dans cette chaleur humide et si étouffante ?… »
Soudain, une tête de dragon, identique à celle de Maelström, apparut en reniflant derrière le trésor. Entre les dents, il avait une cuisse de cerf à moitié mangée et ses yeux scrutaient les alentours. Lolya, cachée dans l’ombre du couloir, retint sa respiration. La bête de feu tourna la tête à quelques reprises puis, rassurée, continua son repas. La nécromancienne ne poussa pas davantage son inspection des lieux et décida de revenir sur ses pas.
— Alors ? demanda Maelström. Est-ce bien un dragon ?
— Partons vite d’ici ! lui lança Lolya. Il ne faut pas traîner ! Je te raconterai à Upsgran !
Sur l’ordre de son amie, Maelström décolla et vola à toute vitesse vers la vieille forteresse des béorites.
Lorsqu’ils se posèrent, le soleil commençait déjà à se lever. Lolya bondit de sa monture et courut réveiller Béorf et Médousa. Maelström à ses côtés, elle leur expliqua dans les moindres détails son aventure nocturne.
— Mais c’est impossible, fit le jeune béorite. Amos et moi avons déjà tué ce dragon…
— Ce n’est pas le même, Béorf ! répliqua Lolya. Je ne parle pas de Ragnarôk ! Celui que j’ai vu est identique à Maelström !
— Identique ? répéta le gros garçon avec inquiétude. Nous avons rapporté de cette grotte un œuf duquel est né Maelström… S’il y a un autre dragon, cela veut dire que…
— … qu’il y avait probablement deux œufs, continua Médousa. La mère a sacrifié l’un de ses petits, Maelström, pour protéger l’autre. C’est l’instinct de survie…
Béorf se leva et courut vers l’intérieur de la forteresse. Il en ressortit avec le livre Al-Qatrum, les territoires de l’ombre, qu’il avait rapporté des décombres d’El-Bab. En le feuilletant, il découvrit ces phrases : « On raconte que, pour se reproduire, les dragons devaient d’abord amasser un gigantesque trésor. Une fois ce nid constitué, la bête pouvait alors y pondre jusqu’à deux œufs. »
— Je crois que nous avons là notre réponse ! déclara Lolya. C’est bien le petit frère de Maelström que j’ai aperçu.
— Il ressemblait donc à notre Maelström ? demanda Médousa.
— Une parfaite copie ! répondit la nécromancienne. À la différence qu’il semblait avoir mauvais caractère.
— Mais comment aurait-il fait pour survivre dans cette grotte, seul, sans sa mère pour prendre soin de lui et le nourrir ? poursuivit la gorgone.
— Pour survivre, je crois qu’il…
Lolya hésita un peu.
— Je crois qu’il a dévoré le cadavre de sa mère. J’ai vu son gigantesque squelette reposant sur son trésor…
À la suite à cette révélation, un lourd silence empreint de dégoût tomba sur le petit groupe.
— Que faisons-nous maintenant ? lança Maelström.
— Je ne sais pas, avoua Lolya en haussant les épaules. Si Amos était ici, il me semble que les choses seraient beaucoup plus simples…
Sur ces entrefaites, Béorf sursauta et poussa un cri. Il demeura immobile quelques secondes, puis se mit à sourire. Des larmes de joie coulèrent lentement sur ses joues alors que ses amis, étonnés, se regardaient les uns les autres.
— Béorf ? se décida à demander Médousa.
— CHUUUT ! fit-il en s’essuyant les yeux.
Quelques secondes s’écoulèrent encore avant que l’hommanimal ne brise le silence :
— Amos est vivant, je viens de recevoir un message de lui !